L’Inconnu (Corneille)/Acte III

Poèmes dramatiquesBordeletTome 5 (p. 362-380).
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ACTE III.



Scène premiere.


LA COMTESSE, OLYMPE, VIRGINE.

La Comtesse.

Nommez ce sentiment fierté, chagrin, caprice,
Quand je parle une fois, je veux qu’on obéisse,
Et je ne prétens point, parce qu’on est jaloux,
Renoncer sottement aux plaisirs les plus doux.
Des vœux de l’Inconnu si le marquis s’offense,
Il en doit redoubler ses soins, sa complaisance ;
Et trop faire éclater l’ennui qu’il en reçoit,
C’est servir son rival beaucoup plus qu’il ne croit.


Olympe.

En vain un peu d’aigreur contre lui vous anime.
L’Inconnu, je le sai, partage votre estime,
On ne peut condamner ce qu’il s’en est acquis ;
Mais enfin vous devez votre cœur au marquis.


La Comtesse.

Moi ? Je ne lui dois rien.


Olympe.

Moi ? Je ne lui dois rien.Et qu’a donc fait, Madame,
Ce long & tendre amour qui vous soumet son ame ?
Pour vous rendre sensible il a tout essayé,
Mille devoirs…


La Comtesse.

Mille devoirs…Hé bien, n’en est-il pas payé ?


Olympe.

Comment, est-ce qu’à lui votre foi vous engage ?


La Comtesse.

Il me voit quand il veut, que faut-il davantage ?
Quoi, pour quelques soupirs, pour un peu de langueur,
Vous croyez bonnement qu’il faut donner son cœur ?
S’engage qui voudra, je ne vais pas si vîte,
Avec tous mes amans chaque jour je m’acquitte,
Et prétens que des vœux qui me sont adressés,
Le plaisir de me voir les a récompensés.
Tant qu’ils en usent bien, je leur fais bonne mine,
J’écoute leurs douceurs, prends mon humeur badine,
Je raille ; mais aussi quand on fait un faux pas,
J’ai l’air sombre, je rêve, & ne regarde pas.
D’ailleurs, point de caprice, & c’est par où j’engage
Cette foule d’amans dont je reçois l’Hommage.
Ma cour est toujours grosse, on y chante, on y rit ;
Et quand l’un me déplaît, l’autre me divertit.


Olympe.

J’avois crû qu’au marquis une secrette flamme
Assuroit, quoi qu’on fît, l’empire de votre ame,
Et plaignois l’Inconnu, dont les soins amoureux
Ne pouvoient mériter qu’il fût jamais heureux.
S’y prendre de la sorte est un grand avantage ;
Il doit n’être qu’esprit, tout ce qu’il fait engage ;
Et, sans doute, il faudroit, quand on l’a sû charmer,
Se mal connoître en gens, pour ne le point aimer.


La Comtesse.

Je ne sai si pour lui j’ai plus que de l’estime ;
Mais de ce que je sens je me fais presque un crime,
Et rougis en secret d’avoir tant de témoins
Du trop de complaisance où m’engagent ses soins.
Rien n’est plus obligeant, j’en dois chérir la cause ;
Mais enfin il se cache, & c’est pour quelque chose.
Tout galant qu’il paroît, qui pourra m’assurer
Qu’il mérite l’amour qu’il tâche à m’inspirer ?
Il est de riches sots, qui, pour certains usages,
Tiennent un bel esprit quelquefois à leurs gages ;

Et qui, dans les plaisirs qu’ils semblent inventer,
N’ont de part que l’argent qu’on leur a fait coûter.
Que si, tout au contraire, il étoit gueux ?


Olympe.

Que si, tout au contraire, il étoit gueux ?Madame,
Tant de fêtes d’éclat qui vous prouvent sa flamme…


La Comtesse.

Il peut vivre d’emprunt, & sur le bien d’autrui
Faire, pour m’attraper, ce qu’il ne peut de lui.
Malgré moi quelquefois cette crainte m’occupe ;
Je n’ai point encore eu le talent d’être dupe,
Et pour m’en garantir je n’épargnerai rien.


Olympe.

Mais si vous connoissiez sa naissance, son bien,
Que tout dans sa personne…


La Comtesse.

Que tout dans sa personne…Et le marquis ? De grace,
Si j’aime l’Inconnu, que faut-il que j’en fasse ?
Il n’est pas sans mérite, & doit être écouté,
Par lui-même, ou du moins par l’ancienneté ;
De tous mes protestans c’est le premier.


Olympe.

De tous mes protestans c’est le premier.J’avoue
Qu’il a des qualités bien dignes qu’on le loue,
L’air noble.


La Comtesse.

L’air noble.Qui des deux me conseilleriez-vous,
Puis que j’en ai le choix, de prendre pour époux ?


Olympe.

Moi ?


La Comtesse.

Moi ?Vous vous étonnez ?


Olympe.

Moi ?Vous vous étonnez ?Si…


La Comtesse.

Moi ?Vous vous étonnez ?Si…Parlons d’autre chose.
On vous trouve chagrine, apprenez-m’en la cause,

Le chevalier s’en plaint, & ne sait que penser
De voir qu’il ne fait plus que vous embarrasser.
D’où naissent les froideurs dont son amour s’alarme ?


Olympe.

À ne rien vous cacher, la liberté me charme.
Je tremble, & s’agissant d’un maître à me donner,
Un choix si hazardeux commence à m’étonner.


La Comtesse.

Ce maître à recevoir, dont le choix vous étonne,
Ne fait pas tant de peur quand l’amour nous le donne.
C’est par notre tendresse un mal bien adouci.


Olympe.

Hé, Madame, pourquoi me parlez-vous ainsi ?


La Comtesse.

Le trouble de vos yeux me fait beaucoup entendre ;
Et quand le chevalier.


Olympe.

Et quand le chevalier.Vous voulez m’entreprendre,
Je quitte, & me sentant trop foible contre vous,
Je vais chercher ailleurs des Ennemis plus doux.



Scène II

LA COMTESSE, VIRGINE.

La Comtesse.

Elle a beau déguiser, je l’ai trop su connoître ;
Elle aime le marquis.


Virgine.

Elle aime le marquis.Cela pourroit bien être.


La Comtesse.

Je n’ai point à m’en plaindre. Avant que s’expliquer,
Avec un autre amant elle veut m’embarquer ;
Et si jamais l’hymen à l’Inconnu m’engage,
Je lui dois du marquis abandonner l’hommage.


Virgine.

Elle y gagneroit peu ; les cœurs que vous prenez
À soupirer pour vous sont long-temps destinés,
Et le marquis…


La Comtesse.

Et le marquis…Je crois, sans trop faire la vaine,
Qu’à m’oublier si-tôt il auroit quelque peine ;
Mais enfin l’Inconnu que je brûle de voir,
Qu’en arrivera-t-il ?


Virgine.

Qu’en arrivera-t-il ?Le voulez-vous savoir ?
Un je ne sai quel bruit a frappé mes oreilles,
Que des Bohémiens font ici des merveilles ;
Si vous les consultez, peut-être ils vous diront
De quel côté vos vœux à la fin tourneront.
Envoyez-les chercher.


La Comtesse.

Envoyez-les chercher.Sottise toute pure.


Virgine.

Ils sont savans, dit-on, sur la bonne avanture.


La Comtesse.

Par des Bohémiens éclaircir mon destin !


Virgine.

Comment, vous allez bien chez madame Voisin ?
En sait-elle plus qu’eux ?


La Comtesse.

En sait-elle plus qu’eux ?J’y vais par compagnie.


Virgine.

Mon Dieu, comme à beaucoup, c’est-là votre manie.
Les femmes ont ce foible, on ne les peut tenir.
Elles courent partout où se dit l’avenir ;
Et pour une réponse ou fausse, ou véritable,
J’en sai qui volontiers iroient trouver le diable.
Les avertira-t-on ?


La Comtesse.

Les avertira-t-on ?Fais ce que tu voudras.


Virgine.

Vous en riez ?



Scène III

LA COMTESSE, LE CHEVALIER.

La Comtesse.

Vous en riez ?Hé quoi ? Toujours chagrin ?


Le Chevalier.

Vous en riez ?Hé quoi ? Toujours chagrin ?Hélas !
Madame, ignorez-vous les ennuis qu’on me donne ?
On ne le voit que trop, Olympe m’abandonne ;
Pour moi, pour mon amour, il n’est plus de secours.


La Comtesse.

Écoutons les amans, ils se plaignent toujours ;
La moindre vision, un rien, une chimere,
C’est assez, leur chagrin nous en fait une affaire.
Nous savons mal aimer.


Le Chevalier.

Nous savons mal aimer.J’ai voulu, comme vous,
Traiter de noir chagrin mes sentimens jaloux ;
Mais, & vous l’avez pû vous-même assez connoître,
Olympe fuit sitôt qu’elle me voit paroître,
Mon amour n’offre ici que des vœux superflus ;
Depuis qu’elle est chez vous, je ne la connois plus.
Si j’obtiens qu’un moment elle souffre ma vûe,
C’est un froid qui me glace, un dédain qui me tue ;
Et sur ce qu’à toute heure elle cherche à rêver,
Je soupçonne un rival que je ne puis trouver.


La Comtesse.

Qu’on est fou quand on aime !


Le Chevalier.

Qu’on est fou quand on aime !Oui, blâmez-moi, Madame.


La Comtesse.

Quoi, vous ne savez pas ce que c’est qu’une femme,
Et que lorsqu’elle veut mettre sa flamme au jour,
Ses inégalités sont des marques d’amour ?

Souvent elle est chagrine, incommode, bizarre,
Pour voir à quoi contre elle un amant se prépare,
Et juger de son cœur par la soumission
Où cette rude épreuve a mis sa passion.
Pour vaincre ses froideurs, il parle, il presse, il prie ;
Et la paix succédant à cette brouillerie,
Ce qu’il montre de joie à se raccommoder,
Acheve pleinement de la persuader.


Le Chevalier.

Que je devrois chérir ce qui m’arrache l’ame,
Si l’on n’avoit dessein que d’éprouver ma flamme !
Mais qui m’assurera qu’on me garde sa foi ?
Qu’on ait le cœur touché de ma tendresse ?


La Comtesse.

Qu’on ait le cœur touché de ma tendresse ?Moi.
Ne vous alarmez point, Olympe est mon amie ;
Et quand votre expérience encor mal affermie
Du succès de vos feux vous laisseroit douter,
J’ai quelque droit ici de me faire écouter ;
Ses chagrins passeront.


Le Chevalier.

Ses chagrins passeront.Vous me rendez la vie.
Souffrez, lorsqu’à l’espoir cette offre me convie.
Que j’en marque ma joie, et…

[Il se met à genoux & baise la main de la comtesse.]



Scène IV

LE MARQUIS, LA COMTESSE, LE CHEVALIER.

Le Marquis.

Que j’en marque ma joie, et…Le transport est doux.


La Comtesse.

Il ne me déplaît pas.


Le Marquis.

Il ne me déplaît pas.Que ne poursuivez-vous ?
Quoique l’usage ait mis les façons hors de mode,
Je me retirerai, si je vous incommode.


La Comtesse.

Vous le prenez d’un ton fort agréable.


Le Marquis.

Vous le prenez d’un ton fort agréable.Moi ?
Je me fie à mes yeux, & croi ce que je voi.


Le Chevalier.

Ce sont garans mal sûrs, & souvent l’apparence…


La Comtesse.

Ne dites rien, de grace, il faut voir ce qu’il pense.


Le Marquis.

Ce que je pense ?


La Comtesse.

Ce que je pense ?Et bien ?


Le Marquis.

Ce que je pense ?Et bien ?Que pourrois-je penser ?
Il vous baisoit la main.


La Comtesse.

Il vous baisoit la main.Il peut recommencer ;
Est-ce-là tout ?


Le Marquis.

Est-ce-là tout ?Quoi donc, je puis être si lâche,
Que de…


La Comtesse.

Que de…Continuez, j’aime assez qu’on se fâche.
Là, Monsieur le Marquis, emportez-vous, pestez.
Je voudrois bien de vous ouir des duretés.


Le Marquis.

Le respect me retient, malgré votre injustice ;
Mais au moins avouez qu’en deux ans de service
Jamais à mon amour un traitement si doux…


La Comtesse.

Hé bien, le cœur m’en dit plus pour lui que pour vous ;
Croyez-vous l’empêcher, & vous en dois-je compte ?


Le Marquis.

M’abandonner ainsi sans scrupule, sans honte,
Après que tout mon cœur…


La Comtesse.

Après que tout mon cœur…Et quel engagement
M’oblige de répondre à votre attachement ?
De quels sermens faussés suis-je vers vous coupable ?
Qu’ai-je promis ? Vraiment je vous trouve admirable.


Le Chevalier.

Madame, permettez…


La Comtesse.

Madame, permettez…Non, voyons jusqu’au bout,
L’emportement est noble, il faut entendre tout.


Le Marquis.

J’ai donc tort de me plaindre, & trop osé prétendre ?


La Comtesse.

Vous me faites pitié.


Le Marquis.

Vous me faites pitié.Je n’y puis rien comprendre.
Tantôt à vous ouïr parler de l’Inconnu,
Je croyois que ses soins avoient tout obtenu,
Qu’à mon feu de son cœur vous préfériez l’empire ;
Maintenant…


La Comtesse.

Maintenant…Croyez-vous n’avoir plus rien à dire ?


Le Marquis.

Non, Madame, sinon que j’avois mérité,
Pour prix de ma tendresse, un peu plus de bonté.
Vous quittez l’Inconnu, vous me quittez moi-même ;
Et, ce qui me confond, le chevalier vous aime,
Lui qui tantôt chagrin, & d’Olympe jaloux…



Scène V

LA COMTESSE, OLYMPE, LE MARQUIS, LE CHEVALIER.

Olympe.

Quoi donc, le chevalier a de l’amour pour vous,
Madame ? Un si beau choix redouble mon estime ;
Et ce que vous valez le rend si légitime,
Que loin de l’en blâmer, je veux bien aujourd’hui
Vous céder tous les droits que j’eus d’abord sur lui.


La Comtesse.

L’effort est généreux.


Le Chevalier à Olympe.

L’effort est généreux.Et vous croyez, Madame…


Olympe.

Est-ce une nouveauté qu’une nouvelle flamme ?
Un pareil changement est glorieux pour vous,
Il marque…


La Comtesse.

Il marque…En vérité, je vous admire tous.
Voilà comme souvent sur de pures chimeres,
Pour aller un peu vite, on se fait des affaires.
De votre froid accueil le chevalier surpris
M’est venu demander raison de vos mépris ;
J’ai flatté son espoir, & rassuré sa flamme,
Un vif transport de joie en a saisi son ame,
Il m’a baisé la main, embrassé les genoux ;
Le marquis le voyant, s’en est montré jaloux.
Vous l’avez entendu, voilà toute l’histoire.


Le Marquis.

Quoi, c’est…


La Comtesse.

Quoi, c’est…Je vous conseille encor de n’en rien croire.
Ne faites pas le fier de voir tout éclairci,
Je n’agis que pour moi lorsque j’en use ainsi.


Le Marquis.

Mais rien n’est débrouillé, si trop de défiance
Vous fait toujours tenir votre choix en balance.
De moi, de l’Inconnu, qui le doit emporter ?


Le Chevalier.

Le Marquis a raison de s’en inquiéter,
Et l’éclaircissement que vous venez de faire,
Ne nous rend pas à tous le repos nécessaire,
Puis qu’Olympe, bien loin de m’aimer innocent,
Fait lire dans ses yeux l’ennui qu’elle en ressent.


Olympe.

Je n’ai point répondre à qui se plaint sans cesse ;
Mais voyez ce qu’ici le hazard nous adresse.



Scène VI

LA COMTESSE, OLYMPE, LE MARQUIS, LE CHEVALIER, VIRGINE, LA MONTAGNE, représentant une Bohémienne, TROUPE DE BOHÉMIENS.
[Ils entrent tous au bruit des castagnettes, & des tambours de biscaye.]

La Comtesse.

Pour des Bohémiens, cet équipage est beau.


Virgine.

On les a rencontrés qui venoient au château.


La Comtesse.

Rien n’est si propre qu’eux.


Le Chevalier.

Rien n’est si propre qu’eux.La bande est fort complette.


Olympe.

Elle vaut bien la voir.


La Comtesse.

Elle vaut bien la voir.J’en suis très-satisfaite.


La Bohémienne.

Nous ne faisons qu’arriver de Paris,
Où pour avoir dit des nouvelles,
Assez agréables aux belles,
On nous a fait présent de ces riches habits ;
Mais rien n’approche là de ce qu’on voit paroître,
Où vos divins attraits cessent d’être cachés ;
Comme de tous les cœurs leur éclat se rend maître,
Souffrez qu’en l’admirant nous vous fassions connoître,
Combien nous en sommes touchés.


La Comtesse.

La figure est galante.


Olympe.

La figure est galante.Et fort bien ordonnée.
Partout où vous irez le prix vous est certain ;
Mais voyez cette belle main,
Et nous dites à qui l’amour l’a destinée.


La Comtesse donnant la main.

Puisque vous le voulez, il faut y consentir.


La Bohémienne.

Comme nous sommes gens de qui la connoissance
Sut de l’erreur toujours se garantir,
C’est sur nous seuls qu’on doit prendre assurance,
Les autres ne font que mentir.
Dans vos plus grands projets vous serez traversée ;

Mais en vain contre vous la brigue emploiera tout,
Vous aurez le plaisir de la voir renversée,
Et d’en venir toujours à bout.
Vous avez quelque fois de flatteuses maniéres
Qui seroient pour l’espoir un motif bien pressant,
Si pour les balancer vous n’en aviez de fiéres,
Qui le font mourir en naissant.
Cette ligne qui croise avec celle de vie,
Marque pour votre gloire un murmure fatal ;
Sur des traits ressemblans on en parlera mal,
Et vous aurez une copie
Qui vous fera croire l’original
D’un honneur ennemi de la cérémonie.
N’en prenez pas trop de chagrin :
Si votre gaillarde figure
Contre vous quelque temps cause un fâcheux murmure,
Un tour de ville y mettra fin,
Et vous rirez de l’avanture.
Votre cœur est brigué par quantité d’amans ;
Mais le premier de tous pourroit s’en rendre maître,
Si le dernier, sans se faire connoître,
Ne vous inspiroit pas de tendres sentimens.
Cependant vous aurez beau faire.
Même prix, même gloire est acquise à leurs feux,
Vous les épouserez tous deux,
C’est du destin un décret nécessaire.


La Comtesse.

Tous deux ?


Olympe.

Tous deux ?Si pour constant ce décret est tenu,
Madame, du marquis nous demandons la vie,
Il vous a le premier servie.
Quand vous serez veuve de l’Inconnu,
Vous pourrez l’épouser, s’il vous en prend envie.


Le Marquis.

Non, non, je prends sur moi le soin de démentir
La nécessité du veuvage.


La Comtesse.

Laissons-là tout ce badinage,
Et songeons à nous divertir ;
Point de mort ni de mariage.


Le Chevalier.

Leur rapport ne peut rien que sur les scrupuleux,
Qui s’en font un fâcheux augure.


Olympe.

Et ces Enfans qu’ils menent avec eux,
Disent-ils la bonne-avanture ?


Petit Bohémien.

Croyez-vous qu’on nous mene en vain ?
Si vous voulez, je vous dirai la vôtre.


Olympe.

Je vous écouterai plus volontiers qu’un autre.
Venez, j’abandonne ma main.


Petit Bohémien.

Pour découvrir plus à mon aise
Ce que j’y vois de plus caché,
Avant toute autre chose, il faut que je la baise,
C’est-là ce que je mets toujours à mon marché.


Olympe.

Il peut garder son privilége,
Sans qu’on songe à le contester.


Petit Bohémien.

Il est doux de vous en conter,
Mais il faut se garder du piége ;
Vous êtes fine, fine, & vous ne dites pas
Tout ce que vous avez dans l’ame ;
Un amant déclaré brûle pour vos appas ;
Mais comme un autre en secret vous enflamme,
De ce premier, ma bonne Dame,
Vous avez peine à faire cas.


Le Chevalier.

Vous le voyez, Madame, un enfant vous accuse.
Condamnez mon jaloux dépit.


Olympe.

À faire un conte en l’air l’âge lui sert d’excuse,
Il parle comme il peut, sans savoir ce qu’il dit.


Petite Bohémienne.

Pour moi, dont la science encor n’est pas si grande,
Que de tout comme lui je puisse discourir,
Si vous me le vouliez souffrir,
Je vais danser la sarabande.


La Comtesse.

Voyons. Quel passe-temps plus doux pourroit s’offrir ?


La petite Bohémienne danse, & après qu’elle a dansé, une Bohémienne chante les deux couplets suivans sur l’air de la sarabande.


CHANSON DE LA BOHÉMIENNE.

Il faut aimer, c’est un mal nécessaire
Quand le bel âge attire les amours.
Qui fait la fiére
Dans ses beaux jours,
N’est pas toujours,
Sûre de plaire.

On court toujours où brille la jeunesse,
Ménagez bien cet aimable printemps.
Pour la tendresse
Il n’est qu’un temps,
Et les beaux ans
S’en vont sans cesse.

Cette chanson étant finie, les Bohémiens font encore quelques figures en marchant ; après quoi, la même Bohémienne chante ces autres paroles sur un autre air que celui de la sarabande.

Si l’amour tôt ou tard
Nous met sous son empire,
À ce qu’il desire
Prenons quelque part,
Et fuyons le martyre
D’aimer par hazard.
Choisissons un cœur tendre,
Fidéle, amoureux.
Il est trop dangereux
De se laisser surprendre ;
Et pour trop attendre,
On est malheureux.


La Comtesse.

J’admire également & la voix & la danse,
Il n’est rien dont par-là vous ne veniez à bout ;
Et vous méritez tous que pour reconnoissance…


La Bohémienne.

Vous avoir divertie est une récompense
Qui nous doit tenir lieu de tout.


La Comtesse.

Mais je veux qu’un présent…


La Bohémienne.

Mais je veux qu’un présent…Non, Madame, de grace,
Réservez vos présens, & nous laissez aller.


Olympe.

Ils sortent.


La Comtesse.

Ils sortent.Suivez-les, Virgine, & que l’on fasse
Tout ce qui se pourra pour les bien régaler.



Scène VII

LA COMTESSE, OLYMPE, LE MARQUIS, LE CHEVALIER.

La Comtesse.

Pour des gens de leur sorte, il n’est pas ordinaire
D’agir ainsi sans intérêt.


Le Chevalier.

C’est-là ce qui n’arrive guere ;
Mais n’ai-je point deviné ce que c’est ?
Ils vous auront volée, & dans la juste crainte
De se voir sur le fait honteusement surpris,
Leur générosité peut-être est une feinte
Pour cacher ce qu’ils vous ont pris.
Ils ont la main subtile, & l’un d’eux, ce me semble,
S’est assez approché de vous.


La Comtesse.

J’ai peine… Mais, ô Ciel !


Le Chevalier.

J’ai peine… Mais ô Ciel !Seroit-ce un de leurs coups,
Et vous ai-je dit vrai ?


Le Marquis.

Et vous ai-je dit vrai ?J’en tremble.


La Comtesse.

Non, c’est leur faire tort qu’avoir ces sentimens.
Mais, voyez ce que je rencontre,
Un billet, avec cette montre.


Olympe.

Quel éclat ! Ce ne sont par-tout que diamans.


La comtesse, lit.

Puisque l’excès de ma tendresse
Rend mes jours par vous seule ou plus ou moins charmans,

Souffrez que cette montre, ô divine Comtesse,
Vous en offre tous les momens.

Qu’elle avance, qu’elle demeure,
Consultez- souvent, si mon feu vous est doux,
Quelque heure qu’elle marque, elle marquera l’heure
Où vous m’aurez auprès de vous.


Ô Ciel, que de galanterie !
Jamais par cette voie a-t-on fait des présens ?
Se servir pour cela de gens
Qui mettent à voler toute leur industrie !
Rappelez-les, allez.



Scène VIII

LA COMTESSE, OLYMPE, VIRGINE, LE MARQUIS, LE CHEVALIER.

Virgine.

Rappelez-les, allez.Madame, il n’est plus temps,
J’ai descendu, couru, les ai priés d’attendre ;
Ils n’ont rien voulu m’accorder.


La Comtesse.

Mais la montre, je la veux rendre.


Olympe.

Pour moi, je la voudrois garder.
L’Inconnu le mérite, & tout ce qui se passe
Montre un cœur à vos lois si bien assujetti…


La Comtesse.

Vous êtes fort dans son parti.


Le Marquis.

Laissons-là l’Inconnu, de grace.


La Comtesse.

Le marquis est chagrin, d’avoir vû, malgré lui
Un divertissement que son amour redoute ;
Il ne le croyoit pas de son rival.


Le Marquis.

Il ne le croyoit pas de son rival.Sans doute.
Je me serois épargné cet ennui.


La Comtesse.

Il peut encor trouver lieu de s’accroître.
Mais faisons un tour de jardin ;
Et comme l’Inconnu cache trop son destin,
Cherchons à le forcer de se faire connoître.
L’avanture embarrasse, & j’en veux voir la fin.