La sottise esperantiste

Les Éditions Nouvelles Bernard Grasset (p. Couv.-46).


ERNEST GAUBERT


La Sottise Esperantiste


Avec un avant-propos de M. Remy de Gourmont


Il existe une langue universelle
c’est la langue française.
Max Nordau.


Éditions Nouvelles Bernard Grasset.png


PARIS
Les Éditions Nouvelles
Bernard GRASSET, Rue Gay-Lussac, 49.

1907


Du même Auteur

Romans
Flore d’Éveil (épuisé).
Sylvia, i volume.
Les Petites Passionnées, i volume.
Vendanges d’Amour, i volume.
L'Amante et la captive, i volume.
Poésie
Les Roses Latines, (préface de Pierre Louÿs), i volume.
Les Vendanges de Vénus, i volume.
Critique
La Poésie tchèque, i plaquette.
Pierre Louÿs, i plaquette.
Jean Lorrain, i plaquette.
François Coppée, i plaquette.
Rachilde, i plaquette.
La Nouvelle Littérature (1895-1905), (en coll. avec G. Casella), i f. vol.
Anthologie de l’Amour Provençal, (en coll. avec J. Véran), i vol. (sous presse).
Trois Moralistes, i vol. (sous presse).
Théâtre
L’Une et l’Autre, (en coll. avec S. Raffalovich), (Bodinière, 1900).
Le Retour de Chérubin, (Bouffes-Parisiens 1904).


AVANT-PROPOS



Nous avons cru ne pouvoir mieux faire que de reproduire en tête de cette étude l’opinion de M. Remy de Gourmont. Reproduire, c'est dire trop peu, car il a voulu retoucher et compléter, spécialement pour nous, ce qu'il avait à deux reprises, écrit sur l’esperanto. Nul mieux que le grand écrivain de l’Esthétique de la Langue Française et le critique des Épilogues n’était autorisé pour parler au nom du vrai bon sens, de la logique et du bon goût.

N. de l’É.

L’esperanto est une des dernières langues artificielles, et celle qui a fait le plus de bruit parmi les naïfs depuis le récent volapuck. Rien de plus aisé que de créer une langue artificielle : il y en a bien d’ailleurs une centaine ; mais rien de plus malaisé que de faire qu’elle ait le sens commun et qu’elle puisse servir une seule fois, au cours des siècles, à exprimer clairement que deux et deux font quatre. L’esperanto n’est guère que de l’espagnol déformé ; dans le temps qu’ils ont mis à s’assimiler cet idiome lunaire, les malheureux esperantistes eussent appris le véritable espagnol ; et, car ce sont les mêmes, on le croit : s’ils avaient, il y a dix ans, donné leurs veilles à l’anglais, au lieu de pâlir sur le volapuk, ils pourraient déjà converser avec la plus grande partie du globe. Je leur conseille, la première fois que les journaux vanteront un nouveau langage factice, peut-être la « Langue Bleue », de se mettre à l’allemand, tout bonnement.

Mais, faut-il examiner la question de plus près et sur un ton plus sérieux ? Alors, posons un principe qui, tout d’abord, limitera le champ de la discussion :

Le besoin d’une langue universelle ne semble pas universel.

Il est assez facile de déterminer les catégories sociales que cela intéresse :

1o Le monde diplomatique et la haute société cosmopolite ;

2o Les touristes et voyageurs occasionnels ;

3o Le monde littéraire ;

4o Le monde commercial ;

5o Le monde scientifique.

Pour la première catégorie, la question est résolue. La langue de la diplomatie et du monde cosmopolite est le français.

Les voyageurs se font presque partout comprendre en Europe avec le français ; hors de l’Europe, avec l’anglais.

Et d’ailleurs, quand on voyage, il est élémentaire d’acquérir quelques notions de la langue du pays. Si le voyage se prolonge, on les acquiert fatalement.

Dans le monde littéraire international, la correspondance se fait en français ; les Anglais eux-mêmes y viennent, si rebelles aux langues étrangères, ce qui est une force.

Il y a, au reste, des méthodes de conciliation et de politesse. On m’écrit en beaucoup de langues différentes, et je réponds en français. Il y a bien peu d’écrivains étrangers qui ne lisent le français ; et bien peu d’écrivains français qui ne possèdent un peu d’anglais ou d’allemand.

Dans le monde commercial, les usages doivent être variables.

D’abord, malgré le croissant internationalisme, il y a fort peu, relativement, de commerces internationaux. Un industriel est déjà fort heureux quand il exporte en un, ou deux pays étrangers : fort rares sont les privilégiés dont la clientèle est disséminée dans toutes les nations. De ce fait, il en résulte un autre, c’est que les maisons de commerce à clientèle internationale sont de grandes maisons, et ne peuvent par conséquent, sans dommage, se pourvoir de commis pour chaque langue utile. Et d’ailleurs, comment traduire en esperanto les mots techniques d’un commerce, d’une industrie, ces mots que les dictionnaires spéciaux ne fournissent même pas tous, parce qu’ils sont variables et saisonniers. Qui donc traduira en esperanto les catalogues du « Bon Marché » ? Un imprimeur suisse-français vint un jour offrir ses services à un éditeur parisien. Ils furent longtemps à s’entendre. Le suisse appelait phrase ce que nous appelons justification. En esperanto, dira-t-on, ils se seraient compris aussitôt. C’est possible, si l’esperanto est capable de former de tels mots : mais il y faut encore une autre condition, c’est que ces mots donnent un sens sans aucune amphibologie, et ceci, c’est la chimère. Que l’on me traduise donc en esperanto : petite-main, couillard, pas de vis ; que l’on note donc, en cette langue rationnelle, la différence minutieuse qu’un homme de Rouen ou d’Amiens fait entre du fil-en-quatre et du fil-en-six ? Mais on donnerait des exemples à l’infini et tous inabordables à ce jargon également fâcheux et prétentieux. Le commerce et l’industrie qui vivent d’une langue précise, sont fermés à l’esperanto, qui forme ses mots, comme les nègres créoles, de deux balbutiements accolés selon une logique enfantine.

Reste la question du monde scientifique. C’est à ce point de vue, naturellement, qu’un congrès de l’Association française pour l’avancement des sciences, tenu à Grenoble, s’est occupé de la « langue auxiliaire internationale ». Il y eut un rapport, des discussions et, finalement, l’Association renouvela « son adhésion pleine et entière au programme de la délégation pour l’adoption d’une langue auxiliaire internationale ».

Il y a des choses surprenantes dans le rapport, dû à M. Bourlet. Il nous affirme sérieusement que Descartes, Bacon et Leibnitz se préoccupaient, tout comme le congrès de Grenoble, et pour les mêmes motifs, d’une langue universelle. Cela eût été, de leur part, une bien grande preuve de naïveté, car cette langue scientifique internationale, ils la possédaient ; c’était le latin ; et ils en usèrent, car la majeure partie de leurs ouvrages est écrite en latin. La chimère qu’ils poursuivaient, sans fièvre et plutôt par amusement, était bien différente. Croyant, surtout Descartes et Leibnitz, à l’unité psychologique absolue de tous les hommes, ils rêvaient d’une langue unique, rigide et mathématique, d’un algèbre verbal. Et si c’est une chimère, elle n’est pas déraisonnable ; elle l’est, en tout cas, beaucoup moins que celle du congrès de Grenoble.

Dans toutes les branches de la science, il se publie quotidiennement, en toutes les langues de l’Europe, des notes et des observations souvent, paraît-il, d’un haut intérêt. Il ne suffit plus, pour un biologiste, de savoir à peu près lire les trois ou quatre grandes langues de l’Europe, il lui faut connaître aussi le russe, le suédois, le hongrois et le reste. C’est beaucoup. On conçoit donc le dépit d’un savant qui se trouve dans cette alternative : ou perdre la moitié de sa vie à apprendre des langages hétéroclites, ou se résigner à ignorer des travaux importants.

Cette alternative n’est peut-être pas aussi rigoureuse qu’on le pense ; mais enfin, admettons-la, et voyons quelle utilité il y aurait pour la science et pour le public qui suit le mouvement scientifique à ce que les savants fussent en possession d’une « langue auxiliaire internationale ».

Sur la possibilité même de cette langue, au point de vue scientifique, je ne dirai rien, parce que j’aurais trop à dire. J’avouerai en un mot que je n’y crois pas et que l’esperanto ne me donne pas de plus sérieuses illusions dans le domaine de la physiologie que dans celui du commerce, et pour des motifs analogues, en ce qui touche au vocabulaire.

D’ailleurs, l’idée de créer des langues artificielles, quand il y en a deux ou trois mille de bien vivantes sur la surface du globe ! Que l’homme est donc un animal qui aime à perdre son temps ! Supposons cependant la question dénouée et l’esperanto sous toutes les plumes scientifiques. Le problème qui ne préoccupait ni Descartes, ni Leibnitz a trouvé sa solution. Le monde savant du xxe siècle a sa langue particulière, l’esperanto, comme le monde savant du xviie siècle avait la sienne, le latin[1]. La science est rigoureusement devenue internationale : elle se fait en esperanto, c’est dire qu’elle n’existe presque plus.

Il y a eu un très grand bonheur pour les peuples catholiques, c’est que la théologie y a évolué en latin, c’est-à-dire dans une langue inaccessible à la fois au peuple et aux femmes de la société polie. Elle a passé au-dessus du monde français sans toucher ni son intelligence, ni sa sensibilité, et cela pendant les années les plus délicates pour une nation, les années de sa formation. Les nations de l’est et du nord, au contraire, virent coïncider la naissance de leur conscience nationale avec les grands incendies théologiques de la Réforme. La théologie de Calvin et celle de Luther se formulèrent dans la langue du peuple : ces peuples devinrent, du même coup, théologiens.

Dans les sociétés catholiques, au contraire, où la théologie a évolué dans une langue morte, où la liturgie s’est cristallisée en des formules, où la prière en commun s’exprime en des syllabes qui ne sont que de la musique, ces sociétés sont demeurées dans une parfaite laïcité. La société française a laissé les prêtres exercer, selon les règles anciennes, leur sacerdoce, et elle a exercé le sien qui fut de créer la politesse, le goût, le sourire.

Ceci est un apologue, et qui veut dire qu’une science — la théologie fut longtemps la seule science et les comprenant toutes — qui développe dans une langue morte, ou factice, ses travaux et ses conclusions, se condamne à n’avoir qu’une influence presque nulle sur la marche des idées. Les congrès d’esperantistes pourront faire édicter des lois d’hygiène et même de morale, comme les conciles, des prescriptions religieuses ; et le monde obéira sans doute, mais sans comprendre.

La science voudra-t-elle s’isoler et renoncer à l’influence qu’elle commence à prendre dans le monde ?

Mais, cette fois, c’est trop de sérieux. Un bon espace de temps a déjà passé sur ce congrès de Grenoble, et nous attendons encore le premier mémoire esperantiste sur la psychologie des lamellibranches ou sur l’évolution du dinothérium. La science n’est pas encore espérantiste.

Sur quels clients donc compte l’esperanto, s’il ne doit en trouver dans aucune branche de l’activité humaine ? Je crois qu’il compte sur les badauds. Cela ne nous mènera pas très loin.

Remy de Gourmont.




LA SOTTISE ESPERANTISTE



I

QUELQUES MOTS


Répondant à un enquêteur, M. Maurice Maindron, écrivait récemment « Je doute fort que le problème, posé depuis le xvie siècle, d’une langue universelle, intéresse en quoi que ce soit ceux d’entre nous dont la carrière, librement choisie, est d’écrire la langue française… » Eh ! bien, ce problème nous doit pourtant préoccuper un instant. Aujourd’hui ceux qui se taisent, ont tort.

Par lâcheté, par complaisance, par snobisme, par indifférence ou simplement pour se venger de ne savoir pas écrire leur langue natale, un certain nombre d’artistes et d’hommes de lettres qui ne sont point tous médiocres, prêtent leur appui à la diffusion d’une langue artificielle, inesthétique et ridicule. Il convenait donc de composer ce plaidoyer, rapide et sincère, en faveur de notre tradition.

Le problème d’une langue universelle « artificielle » se posera ici. Nous le résoudrons par la négative. Et si nous avons pris, surtout pour but de notre attaque, l’esperanto, ce n’est pas que nous le considérions comme la moins imparfaite des langues artificielles, — la langue bleue de M. Bollack est évidemment plus logique — mais parce qu’il a la faveur du Touring-Club de France, parce que certains noms de spécialistes scientifiques et de touche-à-tout politiques lui confèrent, auprès des foules primaires, une sorte d’investiture officielle.

Et voilà pourquoi, alors que ceux qui ont la garde de l’enseignement des élites, demeurent presque tous muets ; alors que les philologues sourient ou dissertent, on permettra, sans doute, à un jeune homme qui ne se recommande que de sa seule sincérité, de son seul amour des lettres françaises et du bon sens national, de publier toute sa pensée et de traduire la pensée de la plupart des écrivains de sa génération. On lui permettra, avec toute l’irrévérence de son âge, de rire au nez des pontifes et des adeptes de l’esperanto, de sourire à l’ingénuité charmante des jeunes filles qui flirtent, par cartes-postales, dans cet idiome barbare et de prendre en pitié, s’il existe, le commerçant ou le gogo qui traite des affaires par cet intermédiaire.

Et dans cette tâche, nous aurons avec nous, tous ceux qui ont gardé le culte des saines traditions, de cette raison pleine de finesse, de nuance et d’agrément qui sont le charme et la force de notre pays[2].



II

HISTORIQUE


« … À parler net, cette question n’existe pas, parce que l’idée d’établir une langue artificielle quelconque comme langue universelle serait tout simplement une utopie ».
Carl HOLZINGER, Professeur de Philologie Classique à l’Université Allemande de Prague[3].


On se figure généralement que cette question d’une langue internationale est récente. On se trompe. Cette question a préoccupé depuis trois siècles des esprits parfois supérieurs mais plus sensibles à la nouveauté qu’à la raison. D’ailleurs au temps de Voltaire, la question de notre hégémonie en Europe ne se discutait pas.

Ce furent au xviie et au xviiie siècle : Bacon, Descartes, Pascal, le président de Brosses, Locke, Voltaire, Diderot, Condilhac, au xixe siècle, ce furent Kant, Volney, Burnouf, Charles Nodier, Auguste Comte, Proudhon, Littré, E. de Girardin, etc., et, plus proche de nous encore, les Rosny, Novicow, Tolstoï.

On trouvera dans les ouvrages de M. Bollack et notamment à la fin de son recueil des textes français traduits en langue bleue, un historique, le plus complet que nous possédions d’une langue internationale. Sans nous attarder aux différentes tentatives, soit théoriques, comme celles de Hermann Hugo (1617) ou de Jacob Grimm en 1860, soit aux projets de graphisme universel, comme ceux de J. Becher en 1661, ou de Fry en 1800, soit aux rectifications de langues existantes, comme celle toute récente de Frœlich (1902) (Réforme latine), nous signalerons les seules langues artificielles.

Dans cette voie, deux méthodes ont été suivies.

1o L’une, procédant à la façon des nomenclatures chimiques, est la formation d’une langue dont chacun des signes prononcés ou écrits contribue à déterminer le sens des vocables.

Ce système fournit une langue universelle unique et donne ce qu’on a appelé les idiomes philosophiques ;

2o La deuxième méthode a surtout recherché un idiome pouvant servir d’idiome auxiliaire et international ; il constituerait pour chaque nation l’idiome étranger unique, sans supprimer les langues existantes.

I. Les principaux systèmes de langues philosophiques sont :

Dalgamo (1664, Ars Signorum) ; Wilkins (1668, Real character and philosophical language) ; Vidal (1844, Langue analytique) ; Letellier (Caen, 1852, Langue universelle) ; Dr Nicolas (1900, le spokil), et surtout la langue naturelle de Chabe de Maldant en 1886.

II. Les principaux systèmes de langues artificielles proprement dites sont plus connus du public : ils sont tous plus récents. Ce sont les essais de :

Schipfer (Wiesbaden, 1839, Communications-Sprache) ; C. Mereggi (Pavie, 1878, Bloia Simendal) ; S. Werreggen (1884, Nat-Bino) ; de Steiner (1885, Pasilingua) ; Dennoy (Tours, 1893, Balta) ; abbé Marchand (1898, Dilpok), etc., et surtout :

Le Volapück, inventé par Schleyer, pasteur protestant, à Constance, en 1884. Il a été construit arbitrairement. Sa grammaire est simple et son vocabulaire emprunté aux langues vivantes.

L’Idium Neutral, qui est l’œuvre d’un comité formé aux congrès du Volapück de 1887, a rectifié les règles du Volapück.

Enfin, après l’esperanto, la langue bleue, inventée par M. Léon Bollack, à Paris, en 1899-1900. Elle paraît plus pratique et de construction plus rigoureusement logique. Dans la Revue des Revues, en diverses brochures, M. Bollack a exposé ses théories, que l’on trouvera facilement à se procurer aux éditions de la Langue bleue, 147, rue Malakof.

D’après la Délégation pour l’adoption d’une langue internationale universelle, cette langue doit :

Première condition : Être capable de servir aux relations habituelles de la vie sociale, aux échanges commerciaux et aux rapports scientifiques et philosophiques ;

Deuxième condition : Être d’une acquisition aisée pour toute personne d’instruction élémentaire moyenne et spécialement de civilisation européenne (pourquoi pas asiatique ?).

Troisième condition : Ne pas être l’une des langues nationales.

Certes tous ceux, qui de façon désintéressée s’adonnent ainsi à des recherches d’un intérêt général ou qu’ils croient être d’un intérêt général, méritent l’estime, s’ils ne sont pas des sots ou des maniaques.

De ce fait que tous les essais que nous venons d’énumérer n’ont rencontré que la raillerie, nous ne tirerons pas argument. Il ne faut pas réveiller les morts.

Mais au lendemain du Congrès de Cambridge où se sont décidées les mesures les plus propres à la propagation de l’Esperanto, il sied de signaler le danger que fait courir cet idiome à la fois à notre langue, à la culture générale et de démontrer son inutilité. La France d’aujourd’hui n’est plus celle de Voltaire, les fortes ressources provinciales du xviiie siècle sont épuisées. Le seul empire que nous puissions revendiquer est celui de l’intelligence. Notre langue assure encore notre suprématie ; ne la laissons pas entamer.

Commis en 1887, par le Dr Zamenhof, à Varsovie, l’Esperanto pour lequel son auteur voulut adopter la plus grande internationalité des vocables emprunte surtout ses racines à l’anglais, au hollandais, à l’allemand, au français, à l’espagnol et à l’italien. Au dernier congrès de Cambridge (Août 1907) les esperantistes sont parvenus à unifier la prononciation des noms communs — (Impossible, pour les noms propres !) — chez tous les peuples, sauf chez les anglais qui prononcent l’esperanto à l’anglaise !…

Dans ce congrès s’est révélé de façon évidente le but du Dr Zamenhof qui est surtout et avant tout un pacifiste, comme on s’en doutait, au choix des ouvrages traduits par ses amis…

En France, c’est M. L. de Beaufront qui s’est fait le courtier de l’Esperanto. On lui doit divers manuels et un recueil d’exercices.

L’esperanto se répand. Suivant l’expression d’un de nos plus spirituels confrères, M. N. Baragnon, à propos des rapports lus au congrès — « C’est la revanche de Babel ! »[4].


III

Les arguments esperantistes


§ 1. L’usage de l’esperanto favorise les échanges commerciaux !.....


De tous les arguments, donnés en faveur de l’esperanto, celui-ci frappe davantage la foule. C’est l’appel à l’intérêt, à la bourse, le miroitement d’affaires lucratives et vagues !..... C’est le plus factice des arguments.

Pourrait-on nous citer beaucoup de commerçants faisant leur correspondance en esperanto ? Je sais bien que deux grands magasins de nouveautés parisiens acceptent de répondre dans ce charabia, mais ils répondent dans tous les idiomes et le directeur de l’un d’eux me disait :

— Nous répondons même aux fautes de français, aux erreurs de désignation et nos demoiselles répondent en javanais ?

L’esperanto ne peut être d’aucune utilité dans une grande maison de commerce ou dans une compagnie de transports. Suivant les régions, la maison française compte dans son personnel, des employés connaissant l’anglais, ou l’allemand, ou l’espagnol. Il est rare que dans une maison étrangère la moitié du personnel ignore le français ! Et je me permettrai de rapporter cette anecdote :

Un gros marchand de vins de Hambourg était venu dans ma province pour acheter des muscats. Il affirmait ne rien comprendre au français. Les négociations étaient des plus difficiles. Comme il pénétrait avec son courtier, chez un propriétaire, ce dernier, espérant que l’Allemand ne comprendrait pas, avoua hautement, au courtier : « Tâche de m’obtenir 30 francs de l’hectolitre, mais je suis gêné ; à vingt francs, je cèderai..... » C’est une affaire faite, s’écria, en français, l’Hambourgeois, je vous achète votre cave à vingt francs !.....

À qui donc fera-t-on croire qu’un commerçant manquera une bonne affaire, faute de connaître la langue de son correspondant et à qui fera-t-on croire que grâce à l’esperanto vous réaliserez des opérations commerciales plus étendues ?

Pour les affaires traitées, verbalement, sur les grands marchés internationaux, l’anglais et le français sont seuls admis. Dans la correspondance, il est d’usage que la maison la plus importante se mette à la portée de l’autre et rédige ses lettres dans la langue de son client ou de son fournisseur..... Ce n’est pas la langue qui est un obstacle aux transactions commerciales internationales, c’est la différence des poids, des mesures et des monnaies, existant entre deux nations ou seulement deux provinces voisines.

L’esperanto d’ailleurs se prête mal à la correspondance commerciale. Il est moins précis[5] qu’on ne veut bien le dire et il manque surtout des nuances propres à établir le raisonnement qui convaincra votre acheteur et le fera consentir.


§ II. L’esperanto ne songe point à ruiner les langues nationales ; il veut être seulement une langue auxiliaire, réglant des échanges essentiels, commode pour le voyageur, le touriste, etc.....


Après l’argument économique, voici l’argument hypocrite.

Si vraiment l’esperanto ne veut être qu’une sorte de langage maçonnique, pourquoi ses propagateurs zélés l’ont-ils transporté dans le domaine littéraire ? Pourquoi a-t-on traduit Corneille et Racine, en cet idiome ? D’ailleurs, voici un aveu dénué d’artifice.

« Une langue artificielle, dit un maître Espérantiste dans le Chasseur français du 1er juin 1905 (Saint-Étienne), n’est pas faite pour la littérature. J’ai commis la traduction d’une nouvelle de Jules Lemaître : « L’Aînée »..... Je le reconnais sans fausse honte : ma traduction fut pitoyable..... Un horloger qui aurait entrepris d’assembler les rouages d’une montre avec des tenailles de forgeron. Et ensuite : Quand je lis un Suédois, je ne vois que le gros de ses idées, le reste m’échappe..... Pour dire toute la vérité, l’Esperanto de ce Suédois me paraît quelque peu enfantin..... En un mot, l’Esperanto, à moins d’une transformation radicale, n’est et ne peut être qu’un sabir ».

Quand à être un langage commode en voyage, c’est autre chose. En outre qu’il faudrait en imposer l’apprentissage aux garçons d’hôtel, aux servantes et aux plongeurs, l’idée d’un idiome neutre à la portée de tous les voyageurs est contraire même aux principes qui dirigent le vrai voyageur.

Comment ! vous allez dans un pays, pour connaître ses mœurs, ses monuments, ses cathédrales, ses musées, ses promenades, ses vallons, ses châteaux et vous ignorerez volontairement les éléments de sa langue. Volontairement vous vous fermerez à l’intelligence de ses inscriptions, et des locutions populaires et des cris de ses rues ! Tout ce qu’il y a de différencié, de pittoresque, de représentatif dans la vie du pays parcouru, vous le négligerez, dans le plaisir de pouvoir échanger des banalités, dans une langue convenue, au Salon du Palace-Hôtel ou du Métropolitan de l’endroit.....

L’Esperanto est une langue auxiliaire pour aider peut-être, à demander son bonnet de nuit ou sa côtelette, mais malheureusement dans les lieux qui attirent le voyageur, la où vit et grandit l’essentiel d’un peuple, dans tous les endroits curieux du monde, on ne le parlera jamais.

Langage auxiliaire à l’usage des institutrices et des fillettes atteinte de la maladie des cartes-postales, il ne peut convenir, et encore ?, qu’à ceux-là qui sont sédentaires.


§ III. L’Esperanto s’apprend facilement. Il ne demande qu’un peu de mémoire ?


C’est bien ce que nous lui reprochons. Il n’exerce que la mémoire et non l’intelligence. Il est mécanique puisqu’il est artificiel. Le lettré qui a une forte culture générale n’en a que faire puisqu’il reconnaît les racines qui composent l’esperanto et qu’il est suffisamment préparé à l’étude rapide de l’anglais et de l’allemand. Quand aux personnes d’une instruction primaire, elles apprennent donc un idiome dont elles ignorent les sources et les racines ! Elles se serviront d’une langue dont elles ignorent la composition..... L’esperanto ou l’art de faire un plat sans regarder et connaître les ingrédients ? Et d’ailleurs, l’esperanto s’apprend-t-il si facilement ? On en douterait à voir ses fondateurs multiplier chaque jour, les livres d’exercices, les manuels, les grammaires, etc....., car nous ne croyons pas à une spéculation de librairie de leur part !


§ IV. Bien qu’il ne soit pas une langue littéraire, l’esperanto peut donner une traduction des grandes œuvres littéraires de tous les pays !


Alors ? pourquoi M. de Beaufront écrit-il à la fin d’une calembredaine qu’il qualifie de synthétique :

« Assurément, et nous le savons mieux que personne, ce texte est étrange et ne présente aucun intérêt littéraire. Sa traduction française est très loin d’offrir un modèle de style ; car, avant tout, nous avons voulu qu’elle fût le miroir fidèle des expressions, et même, autant que possible, du tour de phrase présentés par le texte Esperanto (sic) ».

Oui, selon le temps, l’esperanto sera ou ne sera pas littéraire ! En réalité, il ne l’est jamais, bien que nous possédions déjà : Hamleto, dramo de Shakespeare. L’Avarulo tradukita de Molière, mis à mal par M. Meyer, qui sévit encore contre Xavier de Maistre : Vojago interne de mia Cambro.

M. Sarpy Sinjorino (sic), lui, s’est attaqué à Perrault : et cela nous vaut Rakentoj pri Feinoj. Ensuite un M. Vaillant — le bien nommé ! — n’a pas hésité à faire un choix de fables de la Fontaine : Elektitaj Fablej. Un certain nombre d’autres espérantistes, MM. Ellis, O’Connor, Jürgensen, Dombrowski, Sadria etc..... ont suivi ce bel exemple et, plus héroïque le Dro Vallienne nous donne le texte international des Kantoj I et II de Eneïdo de Virgilio

Et si vraiment vous estimez que tout cela n’est pas esthétique et vivant et d’un haut intérêt littéraire, vous êtes indignes de comprendre le progrès de l’humanité et les hauts soucis de littérature, d’art et de beauté qui mènent les esperantistes ? Vous ne lisez donc pas les chefs d’œuvre répandus en Francujo, Anglujo, Danujo, Germanujo, Italujo, Polujo, Svedujo, Hispanujo et Sottisujo ?.....


§ V. L’esperanto est neutre. Les racines sont empruntées aux principales langues dominantes en Europe.


Et voilà pourquoi votre fille est muette et votre langue impuissante. La fiancée est trop belle. Trop de racines. Une seule suffirait, eût dit Rabelais.

Neutre, votre idiome qui ne veut pas plus donner de racines à une langue nationale qu’à une autre (quel style !..) ne peut satisfaire complètement personne. Son internationalisme est puéril, car si vraiment l’esperanto résolvait un problème social, votre langue aurait l’approbation entière des congrès socialistes. Mais les syndicats ouvriers de tous les pays vous raillent[6]. Votre internationalisme n’est même pas réel. C’est un internationalisme de cabinet de travail et de rêveur. Il est bourgeois. C’est un manteau d’arlequin sur les épaules de Joseph Prudhomme !.....


IV

Le Péril espérantiste


Ce péril existe. Il est double.

L’esperanto est d’abord une perpétuelle insulte à la beauté des langues d’où il est né. Ce fils bâtard fait tort à ses parents. Tout ceux qui ont protesté pour le maintien de l’orthographe traditionnelle devraient bien protester contre l’esperanto.

La beauté extérieure du français restera toujours un secret pour celui de nos compatriotes qui écrit ou lit sans frémir un texte comme celui-ci :

« Tion aŭdante mi klarigis al mi la malbonan mienon de l’homo kaj lian koloron tiel strangan. Sed mi ektimis, ke li mortos êe mi, se mi luigos, al li la apartamenton. Mi do pripensis pri rimedo por deturni lin de lia projekto, ĉar mi preferis pli, ke la loĝejo restu ne luita, ol vidi lin mortantan en mia hejmo. Tamen mi agis kontrau li kvazau mi tre dezirus, ke li fariĝu mia luanto. Mi postulos tian prezon, diris mi al mi mem, ke li rifuzos. Mi luigos la apartamenton po 600 frankoj por unu monato, prezo guste duobla rilate al la vera valoro. »

Allez donc, au sortir de cet argot faire comprendre à un espérantiste, des vers de Racine.

Ariane ! ma sœur, de quel amour blessée

Vous mourûtes au bord où vous fûtes laissée…
La Thessalie entière ou vaincue ou calmée,
Lesbos même conquise en attendant l’armée

Ne sont, d’Achille oisif, que les amusements.…

Et pour la vague satisfaction de correspondre avec deux ou trois niais d’Outre-Danube ou d’Outre-Rhin, vous détruiriez chez un adolescent le sens plastique de sa langue natale.

D’autre part, si vraiment l’esperanto est une langue facile[7], vous donnerez à vos adeptes le goût du moindre effort : vous les priverez de la surprise de découvrir une couleur ou un sens nouveau dans la phrase ; vous supprimerez l’effort de leur pensée en éveil ; vous supprimerez la curiosité.

Et ce sera vainement que trois siècles de littérature auront passé, enrichissant notre langue de tournures et de nuances nouvelles. Le progrès sera, pour vous, de revenir au balbutiement, à l’exercice mnemotechnique. Il ne faudra plus essayer de comprendre. On devra se souvenir.

Toute la culture humaniste s’écroule si vous triomphez. La civilisation faite de différenciations successives se réduit peu à peu à une sorte de phalanstère et comme, dans tout nivellement, c’est le plus grand qui souffre le plus, c’est la langue française qui souffrira le plus, puisqu’elle est la plus nuancée, la plus subtile, la plus difficile des langues d’où coule la vôtre…

Mais toute notre force est là. Nous, français, nous avons une langue difficile. Il faut de longues études, de patients exercices pour s’assimiler notre langue et c’est pour cela que tous ceux qui s’imposent ce labeur, ont ainsi le temps de nous mieux connaître, de nous mieux comprendre et c’est pour cela que tous ceux qui parlent le français subissent toujours notre influence, notre charme, car l’âme française, claire, nette, nuancée se mêle entièrement à notre langue.

C’est notre civilisation qui suit nos auteurs.

On a cherché à établir le latin comme langue artificielle. Cette tentative ne vaut pas mieux que celle de l’esperanto, mais au moins, elle se réclame d’un meilleur esprit :

De toutes les tendances modernes, il n’en est pas de plus dangereuse que ce besoin d’uniformisation qui travaille les cerveaux en apparence les plus sains. De quelle utilité générale cela peut-il être que les vignerons de l’Hérault parlent la même langue que les coolies chinois ?

Au contraire, un ensemble d’hommes qui a sa langue propre est plus fort. Durant les vendanges nous occupons des ouvriers italiens qui ne connaissent ni le français, ni le languedocien. Pourtant, ils se font bien comprendre et cette difficulté à communiquer avec les indigènes, rend ces italiens, plus méfiants, plus économes. Ils se réunissent entre compatriotes et la communauté du langage et des intérêts, en les isolant, les rend plus forts.

Outre que les Chinois et les Cafres auraient à se plaindre de l’adoption universelle du latin, je ne vois pas des savants d’accord sur la prononciation et l’orthographe. Que de disputes et de polémiques !

La langue exportée par les légions romaines et qui n’a pas su se garder pure et vivante, lorsqu’elle avait l’appui des armes et l’asile des camps proconsulaires, essaierait en vain de revivre sous la tutelle des Académies. Il y aurait toujours des paysans et des politiciens pour la déformer. Ma province garda, durant dix siècles, le trésor latin ; il suffit des soudards d’Amalric pour éteindre avec les libertés romanes, le dernier sourire de la parole de Virgile. La langue est un produit du sol, de la race, de la culture, du ciel, de la richesse économique d’un pays. Elle doit varier comme les vins et les fruits. Je ne vois pas la même parole latine, autour des mousses d’Ay, des muscats d’Alicante et des bières de Munich, je ne vois pas la même langue louangeant une cigarière de Séville ou une barmaid de New-Yorck. Langue morte, le latin convenait pour classer des fleurs mortes des herbiers. Pour la flore vivante, le savant lui-même prononcera le nom local, toujours pittoresque. Ceux-là même qui, comme moi, caressent le rêve d’une fédération latine et d’une renaissance méditerranéenne, n’osent s’arrêter à l’espoir d’une renaissance de la langue. Elle est morte après avoir été féconde, après avoir été la nef à plein-cintre de la civilisation. Ne la réveillons pas de son sommeil sacré. Elle a une fille qui la vaut bien et qu’il faut aimer.

Et voilà le premier tort d’une langue morte et surtout d’une langue artificielle adoptée comme langue universelle, c’est de faire méconnaître la culture actuelle, la langue nationale au profit d’une langue factice. C’est sacrifier le présent au passé ou à un avenir incertain. C’est le crime qui consisterait à sacrifier un homme de vingt ans sur le tombeau d’un vieillard ou le berceau d’un enfant infirme.

L’Esperanto constitue d’ailleurs un danger que ne présente pas le latin à ce double point de vue de la culture humaniste et de la plastique de la langue.

On a pu voir par les noms que nous avons cités à quelle race appartenaient en général ses défenseurs et sans affirmer que l’Esperanto est un nouveau moyen de dissolution sociale adopté par les juifs, on peut s’étonner de l’insistance que mettent à nous l’imposer, surtout des étrangers qui connaissent d’ailleurs notre langue et n’ont pas d’ordinaire recours à l’Esperanto pour converser avec nous.....

Une langue universelle est inutile, mais si vraiment, on en veut une, elle existait avant l’Esperanto et lui survivra.....





VI

Le Français, langue universelle

L’opinion de Max Nordau.


Oui, il y a une langue universelle qui a fait ses preuves. Écoutons la leçon donnée à l’internationalisme espérantiste par le Dr Max Nordau, dont l’opinion n’est point suspecte.

« Je crois à la nécessité d’une langue universelle pour l’élite de l’humanité.

» Étant l’instrument de relation de l’élite, elle doit être capable d’exprimer les plus fines nuances d’un penser compliqué, hautement différencié, personnel et entièrement moderne.

» La langue qui répond à cette condition, existe ; elle a été universelle pendant au moins deux siècles ; il n’y a pas de raison pour qu’elle ne continue pas de l’être ; elle est latine, mais d’une latinité vivante qui n’a pas cessé d’évoluer depuis la chute de l’Empire romain ; sur sa prononciation il n’y a pas de doute ; elle s’appelle la langue française.

» Rivarol a très bien exposé, en 1784, les raisons pour lesquelles le français a été adopté comme instrument de communication par tous les peuples civilisés. Ces raisons n’ont pas changé ni cessé d’agir. Pour garder son fier privilège séculaire, le français n’a qu’à continuer d’être clair et souple, de produire des chefs-d’œuvre de littérature, philosophie et science, et d’exprimer les plus nobles idées de justice, de fraternité et de progrès. Il ne pourra déchoir de son premier rang que si les adeptes de l’écriture « artiste » parviennent à le déformer, à le corrompre, à le rendre biscornu et opaque. Mais alors ses clients étrangers ne se tourneront pas vers le Latin ; ils adopteront ou l’Anglais ou l’Allemand. (Le Latin, langue internationale, passim, enquête de M. J. René Aubert).


M. Bonnet, professeur à l’Université de Montpellier déclare en réponse à la même enquête de M. J. René Aubert :

» Je ne suis pas partisan d’une langue artificielle, comme le volapuk, l’esperanto, ou toute autre combinaison du même genre.....

» Pour diverses raisons pratiques et théoriques, je donnerai la préférence à l’une des langues vivantes et naturelles. Il en est deux que leurs qualités propres et le nombre de savants qui déjà les lisent sans trop d’effort désignent entre toutes ; c’est l’anglais et le français. Entre les deux c’est le français qui selon moi remplit le mieux toutes les conditions. »

Et M. Michel Bréal :

« Il faut apprendre :

1o Le français ; 2o l’anglais.

Avec cela on est sûr de se faire entendre partout. »

(ibid).

M. Casartelli, évêque de Salferd :

« Je ne crois pas du tout en une langue artificielle comme le volapück et l’esperanto »

(ibid).

Madame Rachilde :

« Mais il y a une langue universelle, Monsieur, c’est la langue française.  »

(ibid).

M. Théodore Gartner, professeur à l’université d’Innsbruck :

« Propager, faciliter, encourager l’enseignement des langues française, allemande, anglaise et italienne, soulager le séjour des jeunes étrangers au milieu de ces quatre nations — c’est ce qu’il nous faut faire au xxe siècle. Voilà mon avis. »

(ibid).

M. S. Consoli, prof. Catane :

« Le rôle de langue universelle pour les peuples civilisés peut seulement être rempli, non par une langue ancienne cristallisée, ni par une langue artificiellement formée comme le volapük, mais par une langue vivante, qui, en progressant avec la civilisation, soit à même d’exprimer la pensée moderne : et à telles fins pourrait répondre, si je ne me trompe pas, la langue française ou l’anglaise. »

(ibid).

Ces réponses prises, au hasard, dans une enquête qui ne visait pas l’esperanto, répondent suffisamment aux énumérations de noms illustres qui soutiennent l’esperanto et que le Dr Zamenhof et ses complices ne manquent jamais de jeter à la tête des profanes ou des catéchumènes.

Oui, il y a une langue universelle qui est encore celle de la diplomatie, des postes et des télégraphes, et des réunions élégantes, à travers le monde. Il y a une langue qui a, pour la défendre, les plus grands noms de l’humanité, la plus glorieuse des traditions, la langue qui va de Rabelais à Barrès et à Pierre Louÿs, la langue de Racine, de Pierre Corneille, de Bossuet, de La Bruyère, de La Fontaine, de Mme de La Fayette, de Voltaire, de Rousseau, de Renan, de Mérimée, de Michelet, de Chateaubriand, de Hugo, de Musset et de Fromentin. C’est la langue française, la même qui retentit par dessus le fracas des armes, aux heures de l’héroïsme militaire, la même qui préside à la discussion des traités fixant le sort des peuples, la même qui flotte autour de la beauté de Bérénice, pâmée aux feux de la rampe, la même qui sonne au bois des tribunes populaires d’où s’envola, sur l’avenir et l’univers, la liberté, la même enfin, la même surtout qui a traduit les sanglots et les joies, toutes les délices et toutes les révoltes de la passion et la même qui caresse le mieux le cœur mouvant des amoureuses.....

C’est elle qui a fait le tour du monde, toujours victorieuse, quel que fût le drapeau, tricolore, ou d’azur aux trois fleurs de lys d’or, qui abritât sa lumineuse beauté.....

C’est elle qui, fille de Rome, ayant adapté pour s’en parer toute la douceur des idiomes gaulois, donna aux idées directrices de la civilisation leurs expressions les plus parfaites et les plus hautes. Et c’est elle, la langue des élites qu’on voudrait oublier ou détrôner au profit d’un idiome artificiel, inutile, inesthétique, ridicule et qui cache mal ses ambitions politiques !

Et c’est pour cela, pour que nous demeurions vainqueurs, que tous les jeunes écrivains doivent s’unir, car l’heure est sombre et la sottise nous envahit, « c’est l’assaut des demi-bêtes émergentes. »


Et c’est pour cela aussi qu’il nous faut souhaiter, qu’il faut hâter l’heure où sur l’horizon latin, pour la défendre, la belle abandonnée qu’il faut aujourd’hui protéger, elle qui protégea si longtemps, se dressera l’épée du consul ou la palme du poète ; l’heure où apparaîtra le chevalier vainqueur des monstres de la caverne, celui-là qui voudra, qui pourra faire incliner, autour du char de l’Andromède délivré, les têtes nues de ses vassaux et alors nous serons tous là, nous qui l’avions plainte sans la pouvoir secourir, pour lui faire cortège et pour lui faire honneur, à la belle, à la divine, à l’incomparable, parée de toutes les gemmes du passé, et toujours jeune, éternellement, parce qu’elle a à la fois toute la jeunesse et toute la beauté…

Puis, pareille à la victoire symbolique repoussant du pied nu le carêne fruste, moulée dans ses voiles et sculptée au vent de l’avenir, elle pourra gravir, la tête haute, les trois marches de marbre et, debout au parvis du temple que lui bâtirent les génies de notre race, elle sera étincelante et triomphante, car elle est toute notre sagesse, notre double passé héroïque et sanglant, car elle est la France…

Paris, 2 Septembre 1907.


----





IMP. L. LHEN, 22, RUE DU FOUR PARIS
  1. Nicole traduisit les Provinciales en latin pour les vulgariser, Milton écrivait en latin les pamphlets qu’il destinait à l’Europe entière.
  2. En corrigeant les épreuves de cet opuscule, nous avons eu connaissance de l’admirable, spirituel, scientifique et vibrant article de M. Léon Daudet au Gaulois du 4 septembre 1907. « ..... Toute langue de formation artificielle et volontaire manque d’âme et par suite de principe vital. Elle conviendrait à des automates. Elle ne peut s’adapter à des humains que comme une curiosité, comme une vogue ».

    Après avoir présenté l’argument provincialiste, M. Léon Daudet signale l’hypocrisie des esperantistes et leurs menées sournoises dans le domaine des idées. — Signalons aussi un courageux article de M. G. Ernest-Charles (au Gil-Blas), malgré l’accusation portée contre Mistral qui ne se justifie point. À ce propos rappelons qu’un Critique italien proposait récemment le provençal comme langue universelle.

  3. Cf. Jean-René Aubert. Le latin comme langue internationale. (Enquête de la Revue littéraire de Paris et de Champagne, 1906). Paris, Bib. de l’Association, 91, rue Lecourbe.
  4. Le professeur Beermann d’Erfürt vient de fonder (Août 1907) une nouvelle langue : Le NOVILATIN.
  5. Il est surtout compliqué. Voici la façon de compter l’heure :

    » Quelle heure est-il ? Kioma horo estas ? Il est 3 heures maintenant. Nun estas la tria horo (la 3me heure). — Il est 3 heures 5. Estas kvin minutoj de la kvara ou 5 minutoj post la tria. — Il est 3 heures 1/4. Estas kvarono de la kvara. — Il est 3 heures 25. Estas dudek-kvin minutoj de la kvara ou 25 minutoj post la tria. — Il est 3 heures 1/2. Estas duono de la kvara. — Il est 4 heures moins 26. Estas tridek-kvin minutoj de la kvara ou 35 minutoj post la tria. — Il est 4 heures moins le quart. Estos tri kvaronoj de la kvara. — Il est 4 heures moins dix. Estas kvindek minutoj de la kvara ou 50 minutoj post la tria. — Il est 4 heures. Estas la kvara.

    Avec la première façon de compter, on considère toujours l’heure commencée (la 4me ici) et l’on dit : 10 minutes, un quart, 5 minutes, une demie, 35 minutes, trois quarts, 50 minutes de la quatrième heure (qui commence dès que la troisième a sonné) et l’on finit en disant 4 heures, c’est-à-dire 4 heures achevées, la quatrième heure achevée. Texte synthétique des expressions de l’Esperanto, par L. de Beaufront, page 13.

  6. Les socialistes politiciens, sont favorables à l’esperanto, pourtant !.....
  7. Il est évident que s’il est difficile, il n’a pas de raison d’exister…